Lettres du commandant Coudreux à son frère (1804-1815)

Magdebourg, 16 mars 1810

Ma dernière lettre, mon cher ami, t'annonçait que nous étions arrivés à Magdebourg, en triste équipage, à la vérité, mais bien portants, à quelques oreilles ou nez près. Aujourd'hui, nous sommes brillants comme des soleils, mais on s'aperçoit facilement au bal que nous n'avons plus nos jambes de dix-huit ans. Je ne suis pas actuellement en état de "passer un quatre" ou de battre "un terre à terre" ; la blessure que j'ai reçue à Wagram a rendu ma jambe droite extrêmement paresseuse.
Je te recommande, mon cher ami, de n'apporter aucun retard à rembourser à M. Bellet les 600 francs que le général Desailly m'a prêtés. Mme la générale part dans quelques jours et on a déjà donné des ordres pour que les fonds du général lui fussent remis à son arrivée. Je compte sur ta bonne amitié et sur ton exactitude. Je n'aime pas devoir quelque chose aux grands seigneurs ! On ne parle point de payer ; au contraire. Le mois de décembre reste à l'arriéré de 1809 ; voilà ce que c'est que les états-majors !
Nos plaisirs viennent d'être troublés par deux suicides qui ont fait beaucoup de bruit. Deux officiers de la brigade de mon général, MM. Aloy et de Fornier, s'étaient rendus coupables de quelques dilapidations ; l'inflexible et rigoureuse discipline militaire allait les condamner à l'infâmie ! Aloy s'est noyé, et le brave Fornier, après avoir écrit une lettre touchante à ses anciens camarades, s'est passé une balle à travers le coeur ! Tout le monde le regrette, le condamne et l'admire ! C'était un bon soldat.
Nos chevaux se remettent difficilement es fatigues de la dernière route ; ceux de mon général surtout sont horriblement fatigués ; les chevaux fins ne valent rien en campagne.
On croit ici que la trompette guerrière nous appellera bientôt à de nouvelles conquêtes ; tant mieux pour nous autres jeunes soldats ; mais cependant il y a loin di'ici à ... On ne nomme pas encore les masques, mais c'est facile de s'apercevoir que les cartes commencent à se brouiller.
Adieu, mon ami. Mes amitiés à Mme Coudreux et à ses marmots. Je vous embrasse tous de grand coeur.

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