Madame de Souza
à Margaret Mercer Elphinstone, Countess of Flahaut, sa belle-fille
et à son fils Charles de Flahaut
9 novembre 1817

Je ne t'ai pas écrit hier mon enfant parce que Palmella partant pour Londres demain, je préfère t'écrire par lui. Toutes les lettres qui arrivent d'Ecosse ne parlent que de ta popularité dans le pays ; on commence à blâmer lord K. et j'espère que sa femme sentira que tout le monde dit que c'est elle qui entretient ce courroux qui n'est point dans le coeur d'un père et d'un père qui aimait tant sa fille ! Je t'envoie un papier qui parle de papa et du Camoëns de manière à te faire plaisir.
Nonore est revenue de Lyon après avoir été acquittée comme je te l'ai mandé. Les horreurs que le général Ca. a fait dans le pays font frémir Le duc de Raguse y a fait beaucoup de bien. Il lui a du reste demandé de tes nouvelles avec beaucoup d'intérêt et je crois qu'il n'est pas à se repentir de tout ce qu'il a fait. Conçois-tu que le Régiment Suisse qui était à Lyon y a commis de telles horreurs que par exemple de ses soldats ont pris la tête d'un jeune enfant de 16 ans qui venait d'être guillotiné et l'on portée chez sa mère et la lui ont jeté dans son tablier. Enfin c'est une horreur, tout ce que l'on raconte ; quand le duc de Raguse est arrivé, il y avait 1200 personnes dans les prisons . On avait espéré pendant quelques temps que l'on ajournerait la loi sur le Concordat, mais les ministres ont déclaré qu'elle était l'ouvrage du Roi et qu'il fallait absolument q'elle soit adoptée. Ainsi après la loi du recrutement et celle du Concordat, on s'occupera du budget.
M. de Fitz-James a tellement parlé contre les ministres hier dans la Chambre des pairs, que M. de Richelieu qui y était présent, comme pair, a dit à ses voisins, mais assez haut pour que l'opinion l'entendît : Quand un duc, un gentihomme de la Chambre de monsieur traîne ainsi sur la claie (?) les ministres, ils ne doivent plus le recevoir chez eux. En tout, les partis sont plus en présence et plus animés que jamais.
L'abbé de Montesquiou a dit des choses incroyables l'autre jour que Mathieu de M. même l'a rappelé à l'ordre en lui disant que la modération était la première vertu de son état. Enfin l'irritation est extrême, tout le monde dit que ceci ne peut pas durer comme cela et qu'il faut que le ministre prenne enfin la résolution d'adopter un parti ou l'autre. Je doute qu'il ait ce courage et qu'il y tienne ... même que l'humeur ou l'embarras du ... le lui ferait prendre aujourd'hui . Quoique j'eusse été ravie de te voir, je n'en suis pas moins bien contente que tu ne sois pas ici dans ce moment et jusqu'à ce que les lois d'exception soient rapportées, ce qui sera avant la fin de la session. M. Lainé voudrait faire renvoyer du ministère MM. Pasquier et Molé pour y mettre M. Villelle de Corbiere. Il a été proposé à M. de Cases qui a bien senti que s'il restait seul de son bord il serait bien facile de le déplacer après et s'y est refusé. Mais il y a une telle agitation qu'il faudra bien un changement quelconque. Tous les partis disent également : cela ne peut pas durer comme cela.
J'ai dîné avant-hier avec le comte Schouwalof qui t'a connu et qui a fait de toi un si grand éloge a parlé de ton honneur si brillant si loyal en des termes qui ont fait venir les larmes aux yeux à papa et à moi. C'est à ma fille que je dédie cela et par elle que je vais finir cette lettre.
Comment êtes-vous ma chère fille, ce froid ne vous fait-il pas du mal ? Ménagez-vous bien, et si mes lettres ont été perdues, croyez que je n'en ai pas moins vivement senti la perte de nos espérances. Comme j'aurais aimé ce petit ! Moi qui n'aurait eu qu'à le gâter, heureux état d'une grand' mère, je vous envoie un petit souvenez-vous de moi pour vos étrennes et à Charles une montagne pour la bibliothèque de Mecklour , je vous enverrai par l'entreprise de contrebande une petite lampe de porcelaine qui a un charmant paysage et très bien dessiné . Enfin j'ai là une grande caisse pour Charles de la part de Gabriel. Je ne sais pas trop comment la lui envoyer. Ce sont des étrennes.
Mon Charles, ma fille, je vous aime de toutes les forces de mon âme . Voici de la mousseline brodée par moi. Je vous prie de dire à Mme Frederick de vous en faire un fichu ou un bonnet.
J'attends avec impatience de vos nouvelles.

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