Lettres d'Adélaïde de Souza à Charles de Flahaut, son fils
(CHAN 565 AP 9)
mars ou avril 1817

Ta lettre du 4 que j'ai reçue lundi soir m'a fait un bien extrême et je me suis bien reprochée de t'avoir tant grondé, grogné, mais tu sais qu'une ligne, un mot, un regard de toi m'adoucit toujours ; enfin, excuse ma grande colère par le grand intérêt de ce moment décisif.
Mme de Rumford est venue me voir hier, tu ne te fais pas d'idée du vif intérêt qu'elle prend à ton mariage, à ton bonheur, et l'éloge qu'elle fait de toi en toute occasion. Elle m'a conté que pendant qu'elle était en Angleterre, M. d'Osmont lui avait confié la résolution où il était d'empêcher ton mariage et qu'il était important au repos de la France que l'homme qui s'érigeait en chef du parti bonapartiste n'épousât point l'amie de la Princesse Ch... - Mais, lui a dit Mme de Rumford, vous ne pourriez pas l'empêcher de se marier même en France, comment le ferez-vous en Angleterre ? - Ah ! nous verrons, a-t-il répondu, mais j'y ferai tout ce que je pourrai. Je vois, moi, qu'il a fait comme Basile, et qu'il a trouvé dans son sac la calomnie ... je ne désire que cela non plus et leur méchanceté et leurs basses calomnies éloignent du Roi tous ceux qui ne voudraient que le repos.
M. de la Boudere (?) qui te porte du chocolat me paraît un ultra de la première force. Il m'a dit cent bêtises sur Henriette , ne lui en parle point, mais compte là-dessus. Pas plus de M Henry Webster qui, s'il n'y en avait jamais eu, ma baptiste et mon tulle coiffent quelque donzelle, tu n'as pas d'idée comme cela me désole. Je ne sais plus que faire de mes dix doigts, de mes vingt-quatre heures ; et n'ayant plus cette occupation mécanique, je reviens sur le passé, j'examine à la loupe tout ce que l'avenir peut amener de peine, rien ne m'échappe des malheurs de cette triste vie. L'ouvrage est pour les femmes comme le rond, rond, de la chanson des nourrices qui endort les enfants du même ton, à pareille heure, chaque jour. Rousseau, qui avait copié de la musique, savait bien cela lorsqu'il disait : Le travail des mains rafraîchit l'esprit ; il fait mieux, il l'éteint, et quand je prends mon métier, c'est comme si j'arrêtais l'aiguille de ma pendule, ma pensée reste où elle était.
[une ligne manquante]
... par l'autre. Je t'assure que dans la disposition d'esprit où ces derniers événements m'ont laissé , c'est du bonheur tout ... cette apathie, ce sommeil de l'âme, que j'aurais dû ...
Quelqu'un me disait l'autre jour : vous ne dites rien ! Je manquai répondre gracieusement : je n'en pense pas moins davantage. Mais je m'arrêtai parce que c'était trop vrai, et si vrai que cela devient un secret de famille que je te confie. En reconnaissance de cette abnégation de moi, envoie-moi du tulle et du fil dans une lettre.
Tu sauras que le ministre de Portugal ici a donné une fête pour l'anniversaire du jour où le Roi du Brésil est monté sur le trône. Papa a déployé les diamants, l'épée, et un habit rouge si râpé, si tirant sur le jaune, que Manuel indigné a été dans tes armoires chercher ton habit de velours ciselé brun, et l'a endossé à papa qui était superbe avec et qui riait de paraître sous l'habit de l'élégant Charles ; Auguste l'a trouvé si beau, si beau qu'il disait : Sans ta figure je ne t'aurais pas reconnu, mais après avoir bien tourné autour de lui, il a demandé pourquoi était le petit sac de charbon derrière la tête, et c'était la bourse à mettre les cheveux.
As-tu reçu enfin ton encrier ? Si tu ne l'as pas reçu, M. L... m'en donnera un autre, car il m'en a répondu. Réponds à cela.
... du prix à la vie. Que j'adorerai la personne qui répondra de ton bonheur, celle sur qui ma dernière... mon dernier regard se portera pour lui confier mon Charles. Oh ! Qu'elle me remplace, et tu seras bien aimé, qu'il y ait toujours dans son coeur ce fond inépuisable de tendresse qui fait que tu as été tout pour moi.
Alexandre Girardin est venu me parler de ton mariage. J'ai dit que j'ignorais d'où venaient tous ces bruits, il n'a pas voulu me croire, enfin impatientée, je lui ai dit : Charles sait bien que j'approuve tout ce qu'il a fait et que j'admire tout ce qu'il fera ; ainsi il est fort tranquille et moi aussi, et après nous avons parlé des chasses, des princes, et des gardes du corps qui ne veulent plus être commandés par un d'Ondenarde (?)

retour à la correspondance de Mme de Souza-Flahaut