M. de Vaudreuil au comte d'Artois
Venise, 21 août 1790
- n° 52

Je commence par vous remercier du fond de mon âme de vos bontés pour Pauline et son mari, et de toutes les choses aimables pour moi que vous me dites à cette occasion. Je veux vous remercier aussi de me donner de meilleures nouvelles de votre coqueluche, qui nous inquiétait en dépit du peu de danger de cette maladie ; mais le bon La Fontaine dit dans sa fable immortelle des Deux Amis :
Un songe, un rien, tout lui fait peur
Quand il s'agit de ce quil aime.
Venons à présent aux affaires. Il me faudrait huit jours de réflexions pour pouvoir faire une réponse raisonnable à des objets si importants, et votre lettre m'arrive presqu'au moment du départ de notre poste. C'est ce matin que je la reçois, et il faut que ma réponse soit à trois heures à Venise, chez le résident de Turin. Je n'ai pas fermé l'oeil cette nuit et j'ai peu ma tête à moi. Causons toujours un peu, vaille que vaille.
Oh ! L'homme qu'on voue envoie est dun autre genre que le premier que vous avez vu. Vioménil est sûr, fiable et ardent pour la bonne cause. Vous pouvez vous ouvrir à lui, car, outre ses sentiments de fidélité, il a pour vous un attachement et un dévouement extrêmes. J'augure bien de sa mission par plus d'une raison ; mais il faut que vous mettiez encore beaucoup d'eau dans votre vin. Je soutiens toujours que vos moyens doublent quand vous les tenez du Roi, et que vous ne pouvez même presque rien sans lui. Profitez donc avec ardeur de cette communication réciproque qui vous est offerte, et que je vous ai si fortement conseillée toujours et preincipalement dans mes dernières lettres. Acceptez les éloges que le Roi et la Reine font de vous et du prince de Condé, et croyez-y, puisque Monsieur vous répond qu'ils sont sincères. Ils auront de plus l'avantage de remonter le prince de Condé, de lui donner plus de confiance dans le Roi et la Reine et de lui prouver que la Reine n'a été pour rien dans la dénonciation faite contre lui à l'Assemblée Nationale. Comment avez-vous pu croire pareille chose, et que la Reine se fiât réellement à Mirabau ? Je vous le répère encore, défiez-vous de ces nouvelles qui tendent à vous donner de la défiance contre le Roi et la Reine, de qui doivent émaner vos principales ressources. Ce n'est sûrement pas prudent ni honnête de vouloir diviser ceux qui ne peuvent rien que d'accord. Mais n'ayez donc pas la volonté positive de tout diriger et de ne vouloir recevoir aucune direction de ceux qui doivent la donner. Vous vous dépitez déjà qu'on ne vous ait pas envoyé un plan tout fait et vous vous décidez presque d'après cela à ne pas confier le vôtre et à le suivre d'autant. Vous perdriez tout, si vous preniez ce parti. Il faut au contraire montrer toute confiance et en inspirer. C'est déjà beaucoup qu'on songe sérieusement à aller en Flandre. Tout le reste ira tout seul si ce projet s'exécute.
La mission proposée à Circello est encore une bonne et excellente chose et on finira par lui donner les pouvoirs qu'il demande. Concevez que le Roi et la Reine n'ont pu encore négocier avec l'Empereur, puisque celui-ci n'était pas encore libre de ses mouvements et qu'à peine sa paix est faite. De plus le Roi et la Reine sont-ils aidés par leurs ministres ? Plaignez-les, au lieu de les condamner et de vous en défier. Ils se mettent en train ; c'est un peu tard, j'en conviens ; mais vaut mieux tard que jamais. Et d'ailleurs qu'ont-ils pu depuis le 6 octobre ?
Quant à Calonne et à l'effet que son arrivée produira sur eux, Vioménil, qui aime Calonne, est plus propre qu'un autre à leur faire sentir le besoin que vous aviez de le voir, à faire valoir son zèle, ses talents, les services essentiels qu'il ne cesse de vous rendre, et par conséquent à eux. Ils se rendront à ces importantes raisons, j'en suis bien convaincu ; mais il est indispensable qu'ils soient instruits par vous-même de son arrivée. Au fait, c'est par Calonne seul que vous aurez de l'argent, et que pourriez-vous sans ce premier mobile de toute entreprise ?
Je suspends ici ma réponse aux articles de votre lettre pour vous instruire d'un incident qui peut être heureux. Bombelles a appris que l'Empereur sera dans deux jours à une très petite ville près de Trieste. Sur-le-champ, il s'est décidé à saisir cette occasion pour donner au comte de Breuner, ambassadeur de l'Empereur à Venise, un mémoire parfaitement bien fait et relatif à la position actuelle de la France et à l'intérêt pressant que l'Empereur aurait de la secourir efficacement. Le comte de Breuner s'est chargé de ce mémoire et le remettra lui-même à l'Empereur. Ce n'est pas tout. Si l'Empereur veut voir Bombelles, celui-ci se tiendra à portée de se rendre à l'instant au rendez-vous qui lui serait donné, et cette circonstance pourrait devenir favorable et bien disposer l'Empereur. Le mémoire est en vérité un chef-d'oeuvre. Au reste Bombelles se tiendra bien caché et ne sera vu que de l'Empereur qui est là avec peu de suite. Gardez cela pour vous seul.
Revenons sur nos pas. Le bonhomme m'a mandé qu'il a reçu des dépêches par un courrier, qui lui donnent les ordres les plus positifs pour empêcher le Pape de rien faire dans ce moment. Vous jugez par là du peu de succès de la mission du prince Victor. Je l'avais prévu et je vous l'avais mandé. Je lui ai écrit bien fortement, je vous le jure, sur cet article ; mais, comme de raison, cela ne le dérangera pas de son principe.
Qu'il me tarde d'apprendre le résultat de votre entrevue avec Vioménil ! J'aurais bien voulu que ma lettre vous fût arrivée avant de le voir, parce que je crains votre vivacité.
Les progrès du changement d'opinion dans les provinces sont infiniment sensibles. Il faut les consolider pour pouvoir en tirer un bon parti, et, si vous vous pressiez trop, vous en arrêteriez l'effet. De plus, le nom du Roi fera tout et le vôtre ne peut être que secondaire. Voilà ce qu'il faut bien vous persuader, malgré l'encens très mérité qu'on vous donnera.
La fermentation actuelle de Paris est le dernier effort de la démocratie expirante ; mais j'en redoute les effets, car les coupables n'ont plus rien à ménager et snetent bien qu'ils sont aux bords du précipice. Ce qui me rassure, c'est qu'il y a à présent bien des Français fidèles à Paris qui veillent sur les jours de la famille royale. Et d'ailleurs les enragés, tous enragés qu'ils sont, n'oseront pas rendre votre vengeance plus légitime et plus terrible encore. Donc c'est votre absence qui est la sauvegarde de votre famille et de la monarchie. Conservez donc des jours si précieux, et pensez que le crime veille. Prenez donc des précautions qui répugnent à votre courage, mais qui sont nécessaires. C'est votre plus fidèle ami qui vous en conjure. J'ai vu dans les bulletins de Barthes que beaucoup de missionnaires ont paru à Lausanne et qu'il y en a de partis pour Turin. Il faut que le gouvernement en soit instruit à Turin et redouble de surveillance et de fermeté.
Je ne désespère pas que Vioménil ne vous dise verbalement des choses qui n'ont pas pu être confiées au papier. Vous vous plaigniez qu'il vienne sans un plan ; mais peut-être en a-t-il un qu'il vient combiner avec vos moyens, et d'ailleurs le projet d'aller en Flandre n'est-il pas le meilleur de tous les plans ? Le Roi et la Reine ne peuvent plus se fier à ce monstre de La Fayette, puisqu'il est notoire qu'il est réuni au duc d'Orléans ; ainsi sortir de leurs mains est ce qu'il y a de plus pressé et de plus essentiel. Si Paris se refuse à la sortie du Roi, la province aura les yeux tout-à-fait dessillés, et Paris et l'Assemblée seront perdus. Si Paris est forcé d'y consentir, le reste ira sans effort et sans danger. C'est donc là un plan et le meilleur de tous. Au reste, vous êtes décidé à tout entendre avant de prendre un parti ; et de plus quel parti prendriez-vous, dénué des moyens que le Roi et la Reine peuvent seuls vous donner ?
Le dernier décret de l'Assemblée, qui soustrait à la justice les deux membres dénoncés par le Châtelet pour les délits des 5 et 6 octobre, va révolter toute la France, si, par quelque écrit bien fait et bien répandu, vous savez tirer parti de cette imprudence. M. Ferrand peut à merveille faire cet ouvrage, et il me paraît de la plus grande importance de profiter de cette circonstance qui achèvera de dévoiler les crimes de cette Assemblée.
En tout, je suis extrêmement content des nouvelles, et j'aperçois enfin l'aurore d'un beau jour. Ne nous pressons pas, n'ayant pas une défiance exagérée contre le Roi et la Reine, n'ayons pas trop de confiance en nos propres forces, moyens, et ne croyons que la moitié de ce que l'on nous promet. Voilà ce que je recommande au plus intéressant de tous les princes. Ne craignez pas un rôle secondaire, car sans vous la monarchie était perdue, et votre rôle, fût-il moins brillant dans la terminaison des maux de la France, n'en sera pas moins grand et moins noble, si votre sagesse a dominé votre ardeur. Que personne au monde ne puisse vous soupçonner d'une ambition personnelle que vous n'avez pas ! Un peu de patience, et tout s'achemine au rétablissement de l'ordre par les effets du désordre même. En vérité, cette coupable Assemblée paraît frappée d'aveuglement, car, si elle s'était mieux conduite dans ses perfides desseins, elle vous aurait bien embarrassé. Calonne me mandait dans sa dernière lettre : L'excès de l'anarchie en sera le terme. J'espère qu'il n'a pas changé d'opinion, et nous sommes dans l'excès de l'anarchie.
J'espère que vous correspondez toujours avec Steiger, et je le vois par un article de votre lettre qui traite de l'ordre qui sera donné aux Suisses.
Le silence de l'Espagne est d'autant plus inconcevable que les lettres écrites par le roi d'Espagne, relativement au Pacte de famille et à M. de La Vauguyon, sont bien fortes et bien prononcées, et je vois avec un plaisir vif que l'influence de M. de Montmorin n'y existe plus. C'est cet abominable petit homme qui a provoqué la dénonciationde M. le prince de Condé.
J'écris par ce courrier avec bien de l'humeur au bonhomme relativement au silence de son ami d'Espagne, et quant à la mission à Rome, voici une des phrases de ma lettre : "Je vois que la terreur et les remords commencent déjà le supplice des conjurés. C'est appremment pour prolonger le supplice que Dieu suspend encore les foudres qui les écraseront, et il me paraît que le vicaire de Dieu se conforme à ses divins décrets. S'il est dans sa confidence, je le lui passe ; mais, s'il n'y est pas, dites-lui qu'il se déshonore en ne se montrant pas, et en laissant dégueniller les ministres de la religion." J'ajoute que le courrier qu'il a reçu ne lui point apporté les intentions réelles du Roi, mais les perfides manoeuvres de son coupable ministre. Que puis-je dire de plus ?
Je succimbe de fatigue et de sommeil et je vous quitte toujours à regret, mais mon coeur ne vous quitte jamais.

P.S. Mon cousin me mande : "Nous n'avons pas répondu au Roi d'Espagne sur les questions qu'il fait relativement au Pacte de famille. J'espère que nous serons bientôt punis de notre insolence. La vengeance divine paraît vouloir éclater sur la tête des scélérats." Voilà ce qu'il me mande par la poste.
Vous savez que les fédérés, en Bourgogne, n'ont pas voulu prononcer le serment et se sont retirés en silence.
Je reçois à l'instant une lettre de M. de Champcenetz qui voudrait aller reprendre ses fonctions de gouverneur des Tuileries et prendre, en cette qualité, le logement qu'occupe son fils, ayant, lui, perdu celui qu'il avait ; mais il ne voudrait pas s'exposer au dégoût de la résistance de son fils ni d'une décision du Roi en faveur de ce dernier, ce qui serait de tout point une injustice manifeste. Nous vous prions tous d'en écrire au Roi ou à la Reine, qui préfèreront sans doute un homme dont les principes sont invariables et le droit positif à un polisson au moins suspect. Mme de Polignac prend la liberté de vous recommander vivement cette affaire. Si vous recevez une réponse; auriez-vous la bonté d'en instruire Champcenetz, poste restante à Bâle en Suisse ?

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