M. de Vaudreuil au comte d'Artois
Venise, 4 juin 1790
- n° 38

J'attends avec impatience de vos nouvelles, Monseigneur, votre dernière lettre ayant beaucoup noirci mon âme. Ces troubles de la Savoie ne doivent cependant pas avoir de suites, si on s'y prend de bonne heure pour les apaiser. le Roi est aimé, digne de l'être, et ses troupes comme ses sujets doivent lui être fidèles. Mais que ne vient-on pas à bout de corrompre avec de l'argent ? Et c'est le moyen toujours employé pa nos conjurés. Ils en ont tant répandu qu'ils devraient être enfin au bout de leurs ressources.
Si la guerre a lieu entre l'Espagne et l'Angleterre, il ne me paraîtra plus douteux que les Anglais ont beaucoup contribué à ce qui s'est passé en France, et alors j'aurais beaucoup de regrets aux ouvertures qui vous ont été conseillées. J'y ai toujours eu une grande répugnance, et elles me paraissent absolument contraires aux règles de la prudence et de la politique. Comment croire en effet qu'une nation rivale, si intéressée à prolonger nos malheurs et à se venger de la guerre d'Amérique, puisse sacrifier ses intérêts et sa vengeance ? Vous faisiez par là de Pitt un dieu, et il n'est qu'un grand homme.
On mande que M. de Poix a quitté l'Assemblée, et que M. de Liancourt va la quitter. J'en tire un bon augure, car ces messieurs sont comme les rats, qui ne délogent des maisons que quand elles sont prêtes à s'écrouler.
On mande aussi que M. de La Fayette se déclare royaliste et fait venir des milices nationales de Soissons pour augmenter ses forces et soutenir le Châtelet et le Roi. De quelque part que vienne le bien, il faudra s'en réjouir ; mais quelle tache il aura à effecer, quels maux il aura à réparer !
Les lettres qui viennent de l'homme principal d'Espagne marquent toujours défiance et mécontentement des indiscrétions. Est-ce prétexte, est-ce pour cacher sa marche ? voilà ce que j'ignore.
Comment avez-vous trouvé le discours du cardinal de Brienne à son arrivée à Sens ? M. de Mirabeau aurait-il affiché d'autres principes, et avec plus d'insolence ? Je voudrais bien savoir quel effet il aura produit aux Tuileries. Mandez-moi ce que vous en apprendrez. Je sais seulement qu'à Paris on en a été indigné.
M. et Mme de Champcenetz partent samedi pour retourner en France, en passant par Turin. Elle va à Paris pour arranger les articles du mariage avec son frère, qui n'a pas pu venir. Armand l'accompagne jusqu'à Turin, où il restera jusqu'à l'époque de son mariage, et Idalie reste avec sa future belle-mère. M. de Champcenetz désire vous parler de ses affaires ; peut-être aussi Mme de Champcenetz. Il vous portera une lettre de moi ; j'espère que vous voudrez bien la recevoir comme la tante d'Armand. Ils ont beaucoup à se plaindre des procédés de leur fils, qui a bien profité de leur absence pour leur faire cent noirceurs.
Le bruit se répand ici que M. d'Hénin part de Turin. J'ai soutenu que cette nouvelle était fausse, puisque vous n'en aviez rien mandé. Est-il vrai qu'il est plus que jamais inconsidéré dans ses opinions et ses propos ? Si cela est, c'est folie achevée.
Vos dernières lettres sont terriblement noires, et leur sombre m'a absolument gagné. Je ne vois encore aucune tendance, aucune bonne direction vers le mieux. J'aperçois quelques rayons d'espoir bien épars, mais il faudrait les réunir dans un point.
Je ne conçois rien à la conduite de la Suisse relativement à ses troupes. Quoi ! le régiment des gardes suisses a été presque entier en défection ; plusieurs autres régiments ont suivi cet exemple, et les Cantons ne disent mot ! Cela me confond ; donnez- m'en l'explication.
J'ai beaucoup de regrets que votre colère de la lettre de l'Empereur vous ait empêcher de sonder le grand-duc, actuellement roi, qui vous avait fait faire des offres. Il devient un homme bien important dans ces circonstances, et les affaires du Brabant menaient tout naturellement à un grand projet relatif à la France, si la bonne volonté y était. Vous avez trop compté sur l'Angleterre et la Prusse, et cela n'était pas vraisemblable.
Les nouvelles de Provence et les dangers personnels qu'a courus M. de Miran m'ont bien affecté. Tous les bons serviteurs du Roi sont tellement attaqués, puis abandonnés, qu'il lui en restera bien peu.
La conduite de Bouillé à Metz vous prouve bien que vous l'aviez jugé trop vite. Je me sais bien bon gré de l'avoir défendu avec tant de suite et de m'être constamment refusé à croire qu'il fût capable de mollir ; mais il faut, Monseigneur, réparer ce que vous en aviez dit. Cela est juste et important.
Le jubilé que le Pape vient de publier n'est que pour les Etats ecclésiastiques. C'est une manière de sonder les dispositions des puissances, et, s'il est demandé par nos provinces, par le Languedoc par exemple, le premier pasteur ne s'y refusera pas. Le préambule en est très-bien fait.
En tout je suis bien sûr que l'anarchie actuelle ne durera pas, que la démocratie qu'on veur établir est impossible ; mais je ne crois pas que l'ivresse soit encore assez passée pour pouvoir espérer un retour très-prochain. Avec de la patience, tout rentrera dans l'ordre ; mais des tentatives hasardées, sans grands moyens, prolongeraient les maux au lieu de les guérir.
Je reviens à M. de La Fayette. Quelque coupable qu'il soit, si des remords ou de nouveaux calculs d'ambition mieux dirigés le ramenaient à la bonne cause, il faudrait bien se garder de lui en fermer la porte. Réfléchissez d'avance sur cela, et songez que ce qu'il faut, c'est sauver le Roi et la monarchie, n'importe par quel moyen. Ce serait tout perdre que lui accorder toute confiance aveuglément ; mais ce serait tout perdre aussi que l'irriter, quand les forces sont entre ses mains, et lui inspirer des mouvements de rage et de désespoir qui seraient bien dangereux. Je vous supplie de bien mûrir dans votre tête ces réflexions.
Je ne terminerai ma lettre qu'après avoir reçu la vôtre.
Je viens d'avoir un très-violent accès de fièvre, qui s'est terminé par une sueur abondante. C'est être quitte à bon marché de l'agitation de ma tête et de mon coeur. Mais il m'est venu un mal au pied qui m'inquiète davantage. C'est un mal d'aventure au pouce ; il s'y est établi une forte suppuration et de l'inflammation. J'en souffre horriblement.
Nous sommes possesseurs de la jolie maison de camapagne dont je vous ai déjà parlé. Il y aura un fort joli appartement pour votre amie et son fils. Nous y serons établis dans quatre jours.

Ce 5,
Je viens de recevoir votre lettre, Monseigneur. Elle ne contient que des idées noires, du découragement, et peu de raisonnements sur les événements de Paris, qui cependant peuvent en fournir beaucoup. En tout, j'ai remarqué que vous êtes beaucoup plus fort dans l'absence qu'en présence de l'objet aimé, et cela me paraît tout simple.
Votre amie est livrée au sentiment le plus vrai de la manière la plus touchante ; elle est sans ambition ni pour le présent, ni pour l'avenir, et, quelqu'occupée qu'une femme tendre soit de la gloire de celle qu'elle aime, il est dans la nature que le sentiment l'emporte sur tout. Au lieu de se fortifier mutuellement, on s'affaiblit, et on réduit tout au bonheur d'aimer. Je suis loin de lui en faire un reproche ; je ne l'en aime que mieux ; elle ne m'en intéresse que davantage ; mais mon devoir est en même temps de vous avertir de ce danger. De plus, croyez que, si vous êtes moins content de la confiance et de la chaleur de vos deux familles, sa présence est la raison du refroidissement pour celle de Turin et le prétexte pour celle de France. Il est donc temps de faire un sacrifice ; votre intérêt, le sien, celui de la chose publique, tout vous en fait la loi. Vous dites que son voyage et son séjour produisent peu d'effet. On vous trompe, si on vous tient un pareil langage ; et le plus fidèle de vos amis doit vous dire qu'ils vous font, ainsi qu'à elle, un tort irréparable, si elle ne part pas incessamment. Je le sais de Rome, d'ici et de Paris. En voilà assez sur cet objet ; mais, dussiez-vous m'en aimer moins, mon premier devoir est de vous parler vrai.
Revenons à ce qui s'est passé à Paris. Vous savez qu'il a pensé y avoir de nouveaux troubles relativement à la discussion pour savoir si le Roi conserverait le droit de décider la paix et la guerre ; qu'enfin l'Assemblée a encore ôté au Roi ce pouvoir ; que ceux qui ont voulu le lui enlever, les Lameth, les d'Aiguillon, les Menou, les de Luynes, ont été portés en triomphe par le peuple, qui n'a jamais plus donné de preuves de sa force qu'en portant ce lourd fardeau ; que de force on a fait illuminer tout Paris et même les Tuileries.
On nous mande que M. de Lameth est en rivalité ouverte avec M. de La Fayette, qui a perdu de sa popularité et à qui il veut enlever le généralat ; qu'on s'attend à de sanglants combats ; que le peuple, c'est-à-dire la canaille stipendiée, redouble de fureur, a déjà recommencé ses barbares exécutions ; qu'il y a eu trois hommes de pendus.
On mande encore que M. de Poix et le vicomte de Noailles, ainsi que M. de Liancourt, ont quitté l'Assemblée, vraisemblablement pour suivre le parti de M. de La Fayette, qui paraît se tourner du côté du Roi. M. de La Fayette est donc au moment ou de jouer un beau rôle, en sauvant le Roi et l'Etat, ou de recevoir le châtiment de sa conduite passée. D'ici à quize jours, ces événements auront eu lieu.
Ainsi voilà le moment de la crise qui serait, je crois, heureuse, si on pouvait espérer que le Roi aura un moment d'énergie ; car, outre le parti de M. de La Fayette, le Roi en a un très-fort et très-sûr qui veille à sa sûreté. Malgré la dernière insurrection, les enragés meurent de peur, et c'est alors qu'ils redoublent de fureur et qu'ils tentent le tout pour le tout. On ne doute pas que les enragés ne travallent à la solde du prince exilé et des Anglais. Voilà ce que j'ai recueilli de différentes lettres, et elles en donnent beaucoup à penser.
L'affaire de Montauban, dont vous ne me parlez pas, a été très grave, et les bien intentionnés y ont eu tout l'avantage ; les cocardes en sont entièrement bannies, e tout y retentit des cris de : Vive le Roi !
Je ne crois pas à la guerre de l'Espagne, et vous désespérez trop vite. Mais ce qui m'afflige extrêmement, c'est le rappel de M. de La Vauguyon ; c'est M. le chevalier de Bourgoing qui y va chargé d'affaires. Vous le connaissez. C'est la créature de M. de Montmorin ; je laisse à vos réflexions à en tirer les conséquences. Peut-être M. de Montmorin, sentant que M. Necker est presque mort physiquement, ministériellement et moralement, se déclare enfin pour le Roi et veut être lui-même le moteur des démarches de l'Espagne. En ce cas, le mal ne serait pas grand ; seulement j'y verrais le désir de vous ôter la gloire de sauver votre pays ; mais pourvu qu'il soit sauvé, vous vous consolerez et vous trouverez dans cette circonstance plus d'une occasion de prouver votre courage, votre loyauté et votre fidélité. Ce que je sais, c'est que les dépêches de M. de Montmorin sont meilleures depuis plusieurs courriers. Réfléchissez à cela.
Vous aurez sûrement des nouvelles de vos parents par le retour de M. de Rivière. Si celui-là se laisse fouiller, ce ne sera pas sans danger pour les fouilleurs.
On vient de me remettre une petite lettre de Mme de Polastron, qui me mande qu'elle va partir pour nous rejoindre et qu'elle mène avec elle Mme du Poulpry et Mlle Le Féron. Que je vous plains, mon cher prince ! Mais en même temps que ce sacrifice est indispensable ! Croyez que j'aurai soin d'elle plus que de ma vie ; elle aura un fort joli logement pour elle et son fils à notre campagne ; Mme du Poulpry et Mlle Le Féron auront un logement à Mestre, petite ville à cent pas de notre maison. Je ne lui écris pas, non plus qu'à Saint-Paterne, puisque, d'après ce qu'elle mande, elle sera partie avant que cette lettre vous parvienne. La lettre qu'elle m'écrit est moins noire que la vôtre sur les événements ; elle me paraît surtout entièrement rassurée sur les troubles de la Savoie.
Sachez attendre les événements, Monseigneur, et ne cherchez pas à les précipiter. Relisez l'histoire, e vous y verrez que les troubles et les révolutions ne finissent pas d'un coup de sifflet. Il y a eu bien des malheurs ; il y en aura beaucoup encore ; mais tôt ou tard les traîtres seront punis et la bonne cause triomphera. Les prêtres seuls suffiraient pour cela.
En voilà bien long, et il faut bien finir. Courage, patience et prudence, et je sens que tout ira bien. Je ne puis m'empêcher de vous dire que toutes vos dernières lettres sont noires, faibles et peu insignifiantes ; elles ne valent pas celles que je recevais à Rome, et vous ne répondez jamais à rien de ce que je vous demande. Répondez-moi du moins relativement à M. de Fontbrune.
Je crains bien que notre ami de Londres n'ait été bien abusé, malgré tout son esprit. Je n'en reçois pas un seul mot, et cela est bien incroyable. Rien ne m'étonne plus.
Adieu, Monseigneur ; recevez mes voeux ardents, mes hommages et mes tendresses.

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