M. de Vaudreuil au comte d'Artois
Vienne, ce jeudi 28 octobre 1791

Nous n'avons pas une lettre de Coblence depuis mon arrivée ici, et il serait cependant important que le duc de Polignac fût plus au courant des nouvelles. On les lui apprend ici, et il devrait au contraire les apprendre aux autres. Cette incertitude, cette ignorance de ce qui se passe rensent sa conduite embarrassante.
Hier j'ai été admis à l'honneur de faire ma cour à l'Empereur, et certes il faudrait que je fusse bien habile pour le prendre par ses paroles. Tel quel, voici le résultat de l'audience que j'ai obtenue. Il eut la bonté de m'apprendre lui-même que la Russie persistait dans ses bonnes intentions, et que l'Espagne aussi était fort animée ; que l'acceptation du Roi n'avait rien changé aux dispositions de ces deux cours. Voilà de l'obligeance et de l'empressement à annoncer de bonnes nouvelles ; mais, en sortant de chez l'Empereur, j'allai chez M. de Kaunitz, où j'appris que , depuis avant-hier, l'Empereur avait donné l'ordre de recevoir dans tous ses ports le pavillon naional. Ainsi donc les propos sont bons et les procédés diamétralement opposés aux discours. Concluez comme vous voudrez.
Ma conversation avec l'Empereur n'a pas été longue ; mais j'ai eu le temps de lui dire que dix mille gentilshommes expatriés, manquant de secours, seraient nécessairement forcés de se faire jour l'épée à la main, et qu'il serait impossible de taxer d'imprudence ce qui aurait été inspiré par le désespoir et l'indispensable nécessité ; que certainement les Princes partageraient le sort et les dangers de toute cette noblesse fidèle ; qu'ils avaient du reste prouvé à l'univers leur patience et leur prudence, et qu'il y aurait bientôt une époque à laquelle ils prouveraient leur courage ; et que tous leurs malheurs qui en pouvaient résulter ne leur seraient pas attribués. J'ai ensuite parlé des bruits qui se répandent d'une prochaine évasion et d'une lettre venant de bon lieu qui l'annonce pour le 27 de ce mois.
L'Empereur m'a paru étonné de cette époque du 27, et ensuite il m'a dit qu'il n'en avait aucune nouvelle directe et qu'il ne savait que les bruits vagues qui s'en répandent. Il m'a parlé de la prodigieuse émigration depuis l'acceptation du Roi, et m'a demandé s'il était vrai que beaucoup de bourgeois voulaient aussi émigrer.
J'ai répondu que rien n'était plus vrai, et qu'il ne manquait aux Princes qu'un territoire et de l'argent pour les recevoir ainsi que plusieurs régimes fidèles.
On ne m'a rien répondu.
J'ai dit que la réponse des Princes à tous ceux qui voulaient émigré était que, s'ils étaient en sûreté dans l'intérieur et s'ils pouvaient y être utiles, qu'ils y restassent ; mais que, s'ils étaient en danger et sans moyens de servir le Roi dans l'intérieur, ils n'avaient qu'à sortir et se réunir aux Princes.
L'Empereur est convenu que cette réponse est juste et sage. Il m'a paru persuadé que l'opinion revient, et que la nouvelle législature est fort méprisée. Il m'a appris que le Roi a écrit au roi de Naples par M. Sacco, chargé d'affaires, pour engager S.M. Napolitaine à quitter le cordon bleu ; le roi de Naples n'a pas cru devoir céder à cette invitation.
Ensuite l'Empereur m'a congédié.
Comme ma lettre sera sûrement lue, je dois être et je suis de la plus grande exactitude. Vous en tirerez les conclusions.
J'ai la fièvre depuis quelques jours ; je l'avais hier quand j'ai été chez l'Empereur, et j'y souffrais cruellement. J'ai ensuite été un moment chez M. de Kaunitz, et je suis venu me coucher. J'ai eu une assez forte transpiration, qui m'a soulagé ; mais je crains que cette fièvre ne devienne intermittente, et alors le désespoir s'emparera de moi.
J'avais prié bien du monde de m'écrire, et vos bontés faisaient que je comptais principalement sur vous ; mais je n'ai pas reçu un mot de personne. Rivière, Armand, le duc de Laval, Achille, M. de Richelieu, M. de Langeron, M. de Pracontal, M. de Juigné, et plusieurs autres attendent le signal pour partir ; mais que puis-je leur dire ? Quant à moi, je partirai dès que ma santé m'en laissera la possibilité. Quel que soit mon bonheur de voir mes chers et malheureux amis, je saurai m'attacher à ce bien si doux pour me rendre à mon devoir, dès que je pourrai soutenir la route. J'espère être en état de partir le 4 ou le 5 novembre. Je dois croire que vous, qui connaissez si bien le prix de l'amitié, vous m'auriez mandé de rester quelques jours de plus, si vous aviez pu me les donner. Puisque vous ne m'en dites rien, je résisterai à toutes les instances qu'on me fait ici, et on y a en effet bien besoin de moi. La comtesse Diane est retombée malade ; Mme de Polignac a de fortes douleurs au foie et va commencer de nouveaux remèdes. N'importe, je partirai ; mais j'en mourrai. Il y a longtemps que je suis décidé à mourir pour vous.
Daignez faire agréer à Monsieur l'hommage de mon profond respect.

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