Le comte d'Artois à M. de Vaudreuil
19 novembre 1792

Misère des Princes et de leur armée.

Il faudrait avoir la plume de Jérémie, mon cher Vaudreuil, pour donner une idée, de la position où nous nous trouvons depuis ton départ. J'espérais n'en pas être abattu ; mais je t'avoue que mon coeur en est cruellement déchiré.
Tu dois savoir mieux que moi les motifs qui empêchent la cour de Vienne de répondre au mémoire que j'ai écrit, il y a quatre semaines, à M. de Mercy. Le comte Jules en a la copie ; je l'ai chargé d'appuyer sur les articles les plus importants, et assurément il a fait tout ce qui a dépendu de lui. Mais le silence de l'Empereur nous jette dans des embarras affreux. MM. de Mercy et de Metternich nous ont fait avancer une somme de 87.000 francs, qui avait principalement pour but de soutenir le prêt des régiments ; mais, comme nous ne recevons plus un seul écu de nulle part, et que loe roi de Prusse ne nous a pas encore donné les 100.000 francs qu'il m'avait promis il y a un mois, nous avons été forcés d'employer une partie de cette somme à empêcher de mourir de faim les plus malheureux de nos compagnies et à payer notre boulanger et notre boucher. Je dois dire que cela nous était possible, car le gouvernement de Bruxelles nous a fait remettre les 87.000 fr. sans en fixer l'emploi.
Nous avons frappé à tant de portes où nous avions droit d'espérer de toucher quelques fonds ! Mais la défaite des Autrichiens et leur retraite vers la Meuse achèvent de détruire toutes nos ressources. D'abord les bourses se sont fermées, sans que nous ayons à nous en plaindre ; mais ensuite obligés de resserrer nos cantonnements et même de faire repasser la Meuse à la plus grande partie de nos troupes, nous épuisons nos derniers moyens, et nous sommes forcés de manger en huit jours ce qui nous aurait fait exister jusqu'au premier décembre. Car, pour achever de nous peindre, il est bon que tu saches que le général Schoenfeld nous a quittés, il y a trois jours, en nous annonçant que le roi de Prusse ne fournirait plus à notre subsistance passé le 1er décembre, et il; a même remis à nos commissaires la somme qui était destinée à payer les fournisseurs jusqu'à la fin du mois.
Voilà donc notre seule ressource,, et je dois ajouter encore que M. le duc de Bourbon, s'étant séparé des Autrichiens par un mouvement rétrograde qui leur a déplu, ne reçoit plus rien pour la subsistance de son corps, et qu'il est par conséquent à notre charge.
Nous ne voulons ni ne pouvons prononcer la dissolution de notre armée, avant d'avoir connu les intentions de la cour de Vienne et avant d'avoir reçu l'argent du roi de Prusse. Mais tout se disloque involontairement, et tout meurt exactement de faim. Les matinées que je passe sont un supplice continuel ; cependant nous attendons la réponse de l'Empereur ; nous avons aussi envoyé deux courriers au roi de Prusse, et nous sommes encore soutenus par un peu d'espoir.
J'ai été moi-même à Louvain trouver le duc Albert et Clerfayt ; je leur ai offert de réunir encore 4 à 5.000 hommes, tant à pied qu'à cheval, pour les réunir à leur armée ; j'ai prié, j'ai insisté avec la plus grande force. On m'a reçu avec beaucoup de politesse, mais on n'a rien accepté, sous le prétexte qu'on était embarrassé pour les subsistances, et surtout qu'il fallait avoir des ordres directs de Vienne.
Dans une telle position, tu me demanderas, mon ami, pourquoi je ne suis pas déjà sur le chemin de Pétersbourg et Monsieur sur celui de Madrid. Ma réponse sera courte et précise : nous n'avons pas un sol pour entamer notre voyage, et cependant il est prouvé qu'il faut au moins 80.000 pour moi, et pour mes enfants. Je crois que ces derniers finiront par aller à Naples. Nous remuons ciel et terre pour obtenir des fonds ; mais il nous est impossible de fixer l'époque où nous pourrons les recevoir,j et si, dans cet intervalle, il arrivait un refus de la Russie, je ne sais, d'honneur, plus ce que nous deviendrons.
J'avauis écrit à ce pauvre Calonne pour qu'il nous cherche des ressources ; mais, pour toute réponse, j'ai su que le malheureux avait été emprisonné pendant quelques heures pour une dette qu'il avait souscrite pour nous. Son banquier l'a tiré d'affaire pour le moment ; mais il se trouve dans le plus grand embarras ; à peine peut-il sortir de sa maison, parce qu'il craint que ses ennemis n'inventent de nouvelles affaires contre lui, et il m'a envoyé ici M. de La Palisse, pour que nous fassions une disposition juste et avantageuse des derniers fonds qui nous restent à toucher par l'emprunt de Cohen (Au mois de mars 1792, les Princes avaient fait un emprunt de 8.000.000 de livres chez les banquiers Cohen, d'Amsterdam, et Osy, de Rotterdam. V Marcillac, Souvenirs de l'émigration, p.35) J'ai écrit sur le champ en conséquence à M. de Mertternich (le futur chancelier, était alors ministre de l'Empereur à La Haye), et j'espère réussir ; mais tout ce que le pauvre Calonne pourra y gagner, sera d'avoir la possibilité de s'embarquer pour rejoindre sa femme en Italie. Nous perdons donc par là l'espérance que nous pouvions concevoir du séjour de Calonne en Angleterre, et, de plus, j'ai la douleur de voir persécuter un homme que j'aime et qui s'est sacrifié pour mon secours.
Ah ! mon ami, que de malheurs réunis ! Je t'avoue que ma tête est sans cesse au moment de partir, et, si je ne tenais pas à la vie par un lien qui me devient chaque jour plus cher, plus précieux et plus nécessaire, je ne saispas de quoi je serais capable. Tu communiqueras à Jules tout le commencement de ma lettre ; je lui écris aussi par Rivière, mais je le renvoie à toi pour les détails.
Au moins, grâce à Dieu, mon amie se porte bien. Elle ne partira pour Vienne que le jour où mon voyage sera définitivement fixé ; mais alors elle ne perdra pas un instant ; d'ailleurs elle attend de l'argent et le passeport que sa soeur (Gabrielle-Henriette d'Esparbès, née le 3 octobre 1763) doit lui envoyer.
Je n'écris qu'à Jules et à toi. Je ferais mal à ton amie, car jamais je n'ai été plus noir ; mais je tâche de conserver ma tête, mes forces, ma santé et le courage nbe m'abandonnera pas.
Embrasse tous mes bons amis. La vie que je mène n'est pas tenable à la longue ; Rivière t'en donnera les détails.
Aime-moi plus que jamais, et compte sur ton ami à la vie à la mort.

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